
Cyberattaques par l’IA, 3 questions à Axel Legay, Expert en cybersécurité et intelligence artificielle
1. L’intelligence artificielle accélère et transforme les cyberattaques. Quels changements observez-vous aujourd’hui dans les méthodes et les capacités des attaquants ?
Pendant longtemps, nous avons abordé l’impact de l’IA par le prisme quasi exclusif du phishing et de la fraude documentaire. La transformation à ce niveau est déjà spectaculaire : l’IA permet désormais de produire très rapidement des attaques sur mesure, multilingues
et crédibles, en s’appuyant sur l’immense masse de données accessibles sur une entreprise ou ses dirigeants. Si l’on y ajoute le clonage vocal et les
deepfakes vidéo, orchestrer une arnaque au président ne nécessite plus des semaines de préparation ou un décor complexe. Tout devient plus fluide, plus convaincant et surtout beaucoup plus simple à exécuter.
Mais ce qui me préoccupe le plus aujourd’hui, c’est que nous dépassons largement ce cadre. Le véritable saut stratégique ne concerne plus seulement l’ingénierie sociale, mais le cœur même de nos architectures informatiques.
Les progrès récents des modèles de langage avancés montrent qu’ils deviennent redoutablement efficaces pour analyser du code source, identifier des vulnérabilités complexes et concevoir des méthodes d’exploitation fonctionnelles. Si vous associez ces modèles
à des scanners automatisés et à des agents autonomes capables d’orchestrer les opérations, vous changez totalement de dimension. L’attaquant dispose désormais d’outils capables de cartographier un réseau, de tester ses faiblesses, d’adapter leur tactique en
fonction des résultats obtenus et de mener des actions simultanées.
Mon constat est clair : nous nous rapprochons à grands pas de véritables « armées de hackers numériques », capables d’opérer en parallèle, à grande vitesse et 24 heures sur 24. De plus, l’IA abaisse considérablement la barrière à l’entrée. Elle ne se contente
pas de rendre les cybercriminels chevronnés plus efficaces ; elle rend progressivement accessibles à des acteurs moins expérimentés des capacités qui exigeaient auparavant un haut niveau d’expertise. C’est un véritable changement d’échelle.
2. Concrètement, qu’est-ce que cette évolution change pour les entreprises européennes en matière de cybersécurité et de gestion du risque ?
Le facteur déterminant, c’est l’effondrement des délais. Historiquement, lorsqu’une vulnérabilité était rendue publique, les équipes de sécurité pouvaient disposer d’une certaine fenêtre pour analyser le risque et appliquer les correctifs. Aujourd’hui, un attaquant
peut utiliser l’IA pour disséquer un correctif dès sa publication, comprendre la faille sous-jacente et automatiser sa recherche sur un grand nombre de systèmes. La fenêtre de réaction dont dispose une entreprise risque donc de se réduire comme peau de chagrin.
Heureusement, cette accélération intervient à un moment clé. L’Europe structure une véritable culture de la résilience grâce à des cadres réglementaires comme NIS2 ou DORA. Ces textes poussent les organisations à dépasser la logique de réaction post-incident
pour intégrer une véritable gestion du risque. Et dans notre monde interconnecté, une entreprise dépend de ses fournisseurs, de ses partenaires et de nombreux services numériques. La faiblesse de l’un peut devenir la vulnérabilité des autres. Nous ne pouvons
donc plus nous permettre de trop grandes disparités dans nos niveaux de défense.
C’est là qu’il faut comprendre que l’IA est une arme duale. Les mêmes technologies qui permettent de concevoir des attaques massives peuvent — et doivent — devenir nos propres « armées de pentesters numériques ». Mon message aux entreprises est simple : il
faut utiliser l’IA pour auditer continuellement nos systèmes, détecter nos propres faiblesses et corriger nos failles avant qu’elles ne soient exploitées.
Nous sommes engagés dans une course contre la montre : la question est de savoir qui, de l’IA offensive ou de l’IA défensive, identifiera la vulnérabilité en premier.
3. Face à des attaques de plus en plus automatisées et sophistiquées, comment les entreprises doivent-elles faire évoluer leur stratégie de défense et quelle place l’IA peut-elle elle-même occuper dans cette réponse ?
Pour moi, la réponse stratégique repose sur deux piliers indissociables : la maîtrise interne et le passage à une défense continue.
La maîtrise interne exige de conserver un contrôle strict sur nos fondamentaux tout en encadrant la gouvernance des outils d’IA utilisés au sein de l’organisation. On ne peut pas défendre un environnement que l’on ne comprend pas, ou dans lequel prolifèrent
des usages non maîtrisés. Mais face à des attaques qui se déroulent à la vitesse de la machine, cette maîtrise doit impérativement s’accompagner d’une défense continue, automatisée et soutenue par l’IA. L’automatisation de l’attaque exige une réponse de même
nature.
Concrètement, l’IA peut devenir un élément central de cette défense sur plusieurs fronts. Elle permet d’abord de gérer le volume, en analysant en temps réel des millions d’événements pour faire émerger des menaces difficiles à identifier humainement. Elle offre
ensuite une capacité de recherche proactive, avec des agents capables de tester continuellement nos systèmes et de rechercher d’éventuelles intrusions. Enfin, elle peut accélérer considérablement la réponse aux incidents, par exemple en isolant une machine
ou en bloquant un compte compromis.
Cependant, je tiens à être très clair : l’objectif n’est absolument pas de remplacer l’analyste humain, mais de l’augmenter. L’IA apporte la vitesse et la capacité de traitement ; l’expert conserve la vision stratégique, la compréhension du contexte métier
et le contrôle des décisions critiques.
Car donner à des agents IA le pouvoir d’intervenir directement sur nos infrastructures crée lui-même un nouveau risque qu’il faut rigoureusement encadrer. Le succès d’une stratégie moderne résidera précisément dans cet équilibre : s’appuyer sur l’IA pour répondre
à la vitesse de l’attaque, sans jamais perdre le contrôle ultime de nos systèmes.


